L'iboga est
aujourd'hui au centre d'un regain d'intérêt scientifique international. Son
principal alcaloide, l'ibogaine, fait l'objet de recherches dans plusieurs laboratoires
étrangers, notamment pour son potentiel dans le traitement des addictions. De
nouvelles études explorent également ses effets possibles sur la dépression et
certains troubles associés aux traumatismes psychiques.
Mais
derrière cette actualité scientifique se trouve une histoire beaucoup plus
ancienne, profondément liée au Gabon.
L'iboga
n'est pas une invention de laboratoire. C'est une plante profondément enracinée
dans le patrimoine naturel, culturel et spirituel gabonais.
L'ibogaine
entre officiellement dans l'histoire scientifique occidentale au début du XXe
siècle. En 1901, les chimistes français Jean Dybowski et Edouard Landrin
publient à l'Académie des sciences une méthode d'extraction de cet alcaloide Ã
partir du Tabernanthe iboga. La même année, Albert LANDRIN publie une autre
étude qui confirme les propriétés de libogaine.
Cette
découverte scientifique ne doit toutefois pas faire oublier une réalité
essentielle : les propriétés de liboga étaient connues depuis des millénaires
par les chamanes gabonais.
Au Gabon, la
plante était déjà utilisée depuis des générations, notamment dans les pratiques
initiatiques du Bwiti. Les savoirs ancestraux, transmis par les communautés,
constituaient un élément essentiel de l'histoire de liboga.
L'ouvrage De
l'iboga et de libogaine, publié à Paris par Albert LANDRIN en 1905, apporte Ã
cet égard un éclairage particulièrement intéressant.
Dans ses
premières pages (t. 1, chap. 1-13), l'auteur décrit des usages locaux de
l'iboga, notamment comme un tipiote et dans les pratiques initiatiques. Il
souligne également que les propriétés attribuées à la plante par les
populations africaines ont contribué à orienter les premières recherches
thérapeutiques.
L'ouvrage
fournit par ailleurs des indications précieuses sur la récolte, la préparation
et l'usage de l'iboga, selon les savoirs traditionnels rapportés du cap Lopez,
situé à rogooué, au Gabon, et dans le nord-est du territoire.
Les pages
377 à 472 décrivent déjà différents procédés d'extraction et de purification ainsi
que plusieurs formes de libogaine.
Ces éléments
ne suffisent évidemment pas, à eux seuls, à établir une propriété exclusive du
Gabon: ils montrent au lecteur contemporain mais ils constituent cependant une
documentation historique qui mérite d'étre étudiée avec toute l'attention
nécessaire.
Près d'un
siècle après les premières recherches européennes, un nouvel épisode vient
donner une dimension particulière à cette histoire.
En 1987,
Howard Lotsof, accompagné notamment de son épouse Norma, de Bob Sykes et de
leur interprète Bill Gladstone, se rend à Libreville. Il souhaite obtenir de
liboga pour poursvivre ses recherches sur le potentiel de l'ibogaine dans le
traitement des addictions.
Le groupe
rencontre le président Omar Bongo et son conseiller scientifique, le Dr
Jean-Noël Gastist.
Selon le
récit, de ce voyage rapporté dans The Ibogaine Story: Report on the States Mind
Project, la démarche de Lotsof aurait été axée sur la découverte d'une plante
aux vertus thérapeutiques, notamment dans le traitement de la dépendance et des
troubles psychiques. Il évoque également la possibilité d'extraire libogaine
dans un contexte scientifique et médical.
Le récit de
Howard Lotsof rapporte un échange particulièrement symbolique avec le président
Omar Bongo. Lotsof aurait expliqué que les Etats-Unis et d'autres pays étaient
confrontés à une importante crise de dépendance et qu'ill croyait que liboga
pouvait contribuer à combattre ce fléau.
Lorsque
Lotsof lui révèle à son tour qu'il avait été initié, la relation de confiance
aurait été établie.
Selon ce
même récit, Omar Bongo accepta alors de mettre l'écorce de l'arbre Ã
disposition de la fondation NIDA et aurait déclaré: « Ce sera le cadeau du
Gabon au monde. »
Cette
phrase, devenue emblématique, témoigne d'une volonté de mettre une ressource
gabonaise au service de la recherche et potentiellement, de la santé humaine.
Mais elle
pose aussi, avec le recul, une question essentielle : comment faire en sorte
qu'un patrimoine offert à la recherche mondiale demeure également au bénéfice
du pays et des communautés qui en sont les dépositaires historiques?
Il ne s'agit
ni de stigmatiser les laboratoires étrangers, ni de remettre en cause les
relations diplomatiques et scientifiques du Gabon avec ses partenaires.
La recherche
sur libogaine doit pouvoir se poursuivre, la coopération scientifique
internationale est même indispensable.
Mais
coopération ne signifie pas effacement de l'origine
De la foret
gabonaise aux laboratoires étrangers, l'histoire de l'ibogaine est celle d'une
rencontre entre une plante, des savoirs traditionnels et la science moderne.
Cette
histoire mérite désormais d'être documentée avec davantage de rigueur:
retrouver les archives, identifier les spécimens sortis du Gabon, documenter
les savoirs des communautés, retracer les différentes étapes de la recherche et
examiner les questions de propriété intellectuelle et de valorisation.
L'enjeu
n'est pas de réécrire l'histoire ni de s'opposer à la science
Il est de
faire en sorte que l'histoire scientifique de libogaine ne fasse pas
disparaitre son histoire gabonaise.
Plus d'un
siècle après l'identification de l'ibogaine. L'intérêt scientifique pour cette
molécule connait un nouvel essor.
Le Gabon
doit saisir cette opportunité pour renforcer la recherche nationale, préserver
les savoirs traditionnels, documenter son patrimoine et construire avec ses
partenaires des collaborations fondées sur la reconnaissance mutuelle et
l'égalité.
L'iboga peut
être étudiée dans les laboratoires du monde entier.
Mais son
histoire commence au Gabon
Si liboga a
pu être offert au monde comme un cadeau, il appartient désormais au Gabon de
veiller à ce que ce cadeau ne se traduise jamais par l'oubli de son origine, de
ses savoirs et de ceux qui l'ont préservé.
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